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LECOMTE DU NOÜY :
LES NOTIONS DE BIEN ET DE MAL

(L’homme et sa destinée, III-II)

Bien que très anciennes, les idées morales, selon toute vraisemblance, ne furent pas d’abord très nombreuses, et leurs sanctions sociales restèrent insignifiantes aussi longtemps qu’aucune véritable société n’avait été constituée. Sans doute, les premières règles furent-elles de ne pas voler, de ne pas tuer. Mais, aussitôt que la loi individuelle ou familiale du talion eut été remplacée par une sanction sociale englobant le clan, et la « vengeance » transformée en « punition », en d’autres termes lorsque s’institua une véritable société et que naquit le concept de sanction, les idées morales, semble-t-il, se développèrent rapidement. II y a six mille ans, elles avaient atteint un degré de raffinement à peine surpassé de nos jours.

Naturellement, cela n’est vrai, à notre connaissance, que dans une partie définie du monde, l’Égypte. Peut-être aussi la Chine. La seule preuve matérielle que nous possédions est fournie par un des deux livres les plus anciens du monde, les Instructions de Ptah-Hotep, écrit à l’usage des princes égyptiens, durant la Vedynastie, il y a cinq mille trois cents ans. Nous n’avons pas l’intention d’analyser ce remarquable manuscrit, mais, pour montrer quel degré de sagesse raffinée son auteur possédait, nous en citerons deux passages. Le premier s’adresse à l’époux, chef de la famille.

Si tu es sage, tu prendras soin de ta propre maison. Tu chériras ta femme, tu lui donneras la nourriture, tu la vêtiras et tu la soigneras si elle est malade. Remplis son cœur de joie pendant toute sa vie et ne sois point sévère... Sois bon avec tes serviteurs selon la mesure de tes moyens. La paix et le bonheur sont absents de la maison dans laquelle les serviteurs sont malheureux.

Le second passage s’adresse au prince

Si tu recherches les responsabilités, applique-toi à être parfait. Si tu prends part à un conseil, rappelle-toi que le silence vaut mieux que l’excès de paroles.

II y a plus de cinq mille ans qu’un sage précepteur donna ces conseils. Combien d’années faudra-t-il attendre pour qu’ils soient mis en pratique universellement ?

Ces deux courtes citations montrent assez que nous n’avons pas beaucoup progressé et que ces préceptes répondent à un état de civilisation morale qui ne diffère guère du nôtre. Nous devons donc admettre que, bien avant ce temps, le premier code moral était déjà en vigueur. Pendant plusieurs siècles ce code fut purement traditionnel; mais il en va de même des commandements de Moïse auxquels on se conforme dans les pays civilisés du monde entier.

Jamais l’idée abstraite du bien et du mal n’a été exprimée de façon absolue (*), pourtant elle a toujours existé depuis la naissance de la conscience humaine. Selon notre hypothèse, cette notion a dû être la conséquence de la liberté nouvellement acquise. Cela ne contredit aucunement le texte de la Bible, si tant est que notre interprétation de la Genèse soit exacte. Les religions ont symbolisé l’idée du bien par un ou plusieurs dieux bénéfiques, et l’idée du mal par un ou plusieurs esprits malins. Le Bien entraînait des récompenses et une vie future heureuse ; le Mal provoquait les pires châtiments. Cette dualité, qui se matérialisait par la récompense et le châtiment, suffisait à la masse.

Les philosophes disséquèrent ces deux concepts et n’eurent pas de difficulté à « prouver », à leur propre satisfaction, que leur valeur était purement relative. « Ce qui est bon dans un pays est mauvais dans l’autre, disaient-ils. Il n’y a pas de Bien absolu. » A quelques exceptions près, ils n’ont pas pris en considération le fait que ces idées, sans doute jaillies spontanément chez les êtres les plus primitifs, étaient, par cela même, dignes d’être examinées en tant que valeurs absolues. Indiscutablement, la tâche était ardue ; cependant, il y avait un tel risque à laisser la notion de la relativité du bien et du mal se répandre dans les masses qu’il faut déplorer que les écrivains et les philosophes religieux aient été les seuls à traiter la question de ce point de vue. Malheureusement, ils ne possédaient pas les arguments scientifiques et rationnels grâce auxquels ils auraient pu convaincre les agnostiques.

En vérité, là est le danger. Nombre d’hommes, dont beaucoup sont des intellectuels, suivent une morale conventionnelle, parce qu’ils l’estiment nécessaire dès l’instant où ils vivent en société ou parce qu’ils ont été bien élevés dans leur enfance et ont acquis des réflexes conditionnés. Personnellement, ils sont inoffensifs, même s’ils ne croient ni au bien ni au mal absolus. Cependant, ils ne se rendent pas compte que la plupart des êtres humains ne sont pas doués d’un pareil contrôle de soi et n’ont pas eu l’avantage d’une élémentaire bonne éducation. La plupart des hommes ont besoin de barrières, soit sentimentales, soit spirituelles, soit rationnelles. Les Cours de Justice sont remplies de dévoyés, jeunes et adultes, qui ne sont pas vraiment à blâmer, car il leur a manqué une éducation morale appropriée. C’est un problème vieux comme le monde, dont la solution devient plus difficile si les intellectuels sont convaincus de la relativité du bien et du mal. En effet, les éducateurs du monde entier sont influencés, à leur insu, par les philosophes et les écrivains. Certains parmi ces derniers s’estiment supérieurs à ceux qui obéissent aveuglément aux lois morales de l’Église, aux antiques enseignements des sages, parce que le besoin ne s’en fait pas sentir pour eux et qu’ils ne croient pas en leur valeur absolue. L’influence de tels hommes et de leurs écrits peut être désastreuse, et peu d’entre eux s’en rendent compte. Quelquefois, ils fondent leur opinion sur les ouvrages des grands philosophes, qu’ils ont lus superficiellement, ou sur ceux des grands savants, qu’ils n’ont pas lus du tout. Ainsi, Voltaire et Darwin sont considérés comme des athées, mais rien n’est plus éloigné de la vérité. Pour justifier ces aperçus, qu’il me soit permis de citer quelques passages du Dictionnaire Philosophique de Voltaire, à l’article « Athéisme » :

Quelle conclusion tirerons-nous de ceci ? Que l’athéisme est un monstre très pernicieux...

Des géomètres non philosophes ont rejeté les causes finales, mais les vrais philosophes les admettent; et, comme l’a dit un auteur connu, un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et Newton le démontre aux sages...

L’athéisme est le vice de quelques gens d’esprit; la superstition est le vice des sots.

On peut objecter que du point de vue scientifique et philosophique l’autorité de Voltaire a perdu de sa valeur ; mais plusieurs des plus grands savants américains actuellement vivants, entre autres deux physiciens et lauréats du Prix Nobel, sont profondément religieux, comme l’était Bergson, le plus grand philosophe moderne français.

Les lettrés, qui ont eu la chance de naître intelligents, qui ont eu le privilège de l’éducation et de l’instruction, devraient se rendre compte de la grande responsabilité qui leur incombe. S’ils ne sont pas arrivés à se convaincre qu’il y a un Dieu et que les plus hautes valeurs humaines sont morales et spirituelles, qu’ils réfléchissent en se demandant honnêtement si leur conviction négative est scientifique ou sentimentale. Quelle que soit leur réponse à cette question, qu’ils se demandent, ensuite, par quoi lis vont remplacer les étalons anciens de l’humanité, éprouvés par le temps : les Religions. Et, puisque nous ne pouvons faire plus, souhaitons que ce plaidoyer pragmatique trouve le chemin de leur cœur si celui de leur intelligence est fermé.

Il nous semble possible de formuler à titre d’essai les critères du Bien et du Mal à la lumière de la théorie que nous avons esquissée dans les pages précédentes. Ces critères ne sont ni plus ni moins absolus que l’hypothèse de l’évolution sur laquelle ils reposent, et si notre interprétation est avérée, ils sont absolus par rapport à l’Homme.

Le Bien, c’est ce qui contribue au progrès de l’évolution ascendante et ce qui nous détache de l’animal pour nous entraîner vers la liberté.

Le Mal, c’est ce qui s’oppose à l’évolution et lui échappe par une régression vers la servitude ancestrale, vers la bête.

En d’autres termes, et d’un point de vue strictement humain, le bien c’est le respect de la personnalité humaine; le mal c’est le mépris de cette personnalité.

En vérité, le respect de la personnalité humaine implique la reconnaissance de la dignité de l’homme en tant qu’artisan de l’évolution et collaborateur de Dieu. Cette dignité repose sur le nouveau mécanisme qui, né avec la conscience, oriente l’évolution dans une direction spirituelle : à savoir la liberté de choix. Nous ne pouvons concevoir une dignité sans responsabilité, et celle de l’homme est considérable. Non seulement sa propre destinée, mais la destinée de l’évolution est entre ses mains. A tous moments, il peut choisir entre la progression ou la régression. Tel est le sens du second chapitre de la Genèse.

Signe de fin